Protéger l’enfance #5 : David – 39 ans – Professeur des écoles dans un quartier populaire

 Pour une mise au point historique et de procédure c’est par ici. Pour comprendre les enjeux politiques actuels de la protection de l’enfance, c’est par .

 

Fils de deux employés de bureau, il a été élève dans un collège et un lycée de la périphérie de Tours avant d’intégrer une faculté d’Histoire dans l’idée, déjà, de devenir professeur des écoles.

Pourquoi ce choix ? C’est d’abord une question de principes : « tenir un rôle citoyen et participer à un collectif » ; c’est donc « transmettre ma citoyenneté à des enfants » car « savoir, c’est pouvoir faire ». C’est aussi quelque chose d’ancré depuis longtemps, par de « super souvenirs à l’école », par le « bon contact avec les enfants » depuis que David a travaillé avec des gamins en tant que surveillant de cantines les midis lorsqu’il était étudiant.

Son premier souvenir professionnel remonte à son stage pratique, après l’obtention de son concours de Professeur des Écoles. Lors d’une matinée en maternelle, il travaille une chorégraphie avec les petits. Après l’avoir crée et mémorisée, ils la réalisent et pour la premier fois, David lit la fierté d’avoir réussi dans leurs yeux et se rend compte qu’il est lui même fier qu’ils soient fiers. « Grisé «  et « exalté » de les avoir amenés à un endroit insoupçonné, de « leur tenir la main sans les tirer ».

Après un premier poste dans une école rurale isolée où il cumule avec la fonction de directeur, David a enseigné dans une commune plus bourgeoise de la périphérie de Tours dans laquelle les parents étaient très présents… voire dans un approche consumériste, attendant de l’école qu’elle s’adapte à leur enfant et qu’elle leur permette de pleinement exprimer leur talent afin d’être compétitifs le plus tôt possible dans la compétition scolaire. Après quelques années, David a obtenu un poste dans une banlieue populaire, dans un établissement classé REP+ (réseau d’éducation prioritaire renforcé). C’est un choix de sa part, un choix politique d’abord, pour être en accord avec ses convictions, mais aussi un choix professionnel afin de travailler davantage en équipe et éviter la solitude propre au métier.

Cette année, il a une classe de CE2 avec 18 élèves, ce qui est plutôt en dessous de la moyenne nationale. Parmi les enfants, il y a un handicapé comportemental suivi par un AESH (accompagnant d’élève en situation de handicap) non formé, en temps partiel subi et rémunéré dans les 700 euros/mois… Dans la classe, on retrouve aussi deux enfants arrivés depuis peu du Bénin et d’Algérie, ce dernier n’ayant jamais été scolarisé auparavant. David a été formé trois heures pour gérer ce type de profil, mais les deux gamins bénéficient d’un suivi RASED (réseau d’aide spécialisée pour les élèves en difficulté) quelques heures par semaine pendant lesquelles des enseignants les prennent en charge afin de travailler la compréhension et l’expression en français. Un autre élève est arrivé en France depuis un peu plus d’un an – il ne peut donc plus être aidé par l’enseignante spécialisée en « Français langue étrangère » – et un autre élève est issu de la communauté des gens du voyage avec des problématiques spécifiques auxquelles David n’a pas été formé. Dans la classe il y a aussi trois enfants au comportement particulièrement pénible, suivis pour des troubles et déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité, qui prennent des médicaments à cet effet, suivant cet inquiétant phénomène de médicalisation des comportements scolaire déviants que l’on observe depuis des années dans les pays anglo-saxons. Parmi la dizaine d’élèves restant, une moitié est issue de familles d’immigration récente, l’autre moitié étant constituée de blancs issus de la classe moyenne déclassée ou du prolétariat précaire.

la petite qui danse sur les groovecatchers

David travaille du lundi au vendredi de 7h30 à 17h, sauf les mardis où il rejoint la permanence syndicale pour répondre aux questions et problèmes des collègues, en tant que délégué. Les mercredis, les cours finissent à 11h30. Avant et après la classe et pendant la pause méridienne de 11h30 à 11H30, David range, prépare, corrige et s’occupe de l’administratif afin de ne pas ramener de travail à la maison et réussir à couper, chose difficile dans ce métier réputé prenant. Une petite dizaine de fois par an, des formations sont proposées les mercredis après-midi : contenus, pédagogie, didactique, élèves spécifiques sont survolés lors de ces temps institutionnels. Régulièrement aussi, des réunions entre profs, des réunions avec les parents, les conseils d’école et des réunions d’équipe éducative sont organisées et prennent du temps hors classe.

L’an passé, David a eu de nombreuses difficultés dans sa classe et, il se souvient parfaitement du moment, le 27 novembre, à 16h30, il a craqué devant son inspecteur. Il a senti la « classe lui échapper », « ne plus y arriver » et se demander s’il était encore « capable » ou s’il devait « arrêter ». Cela a été une véritable « épreuve nerveuse » causée par une trop grande hétérogénéité impossible à gérer et qui a mené à une mauvaise construction de la relation pédagogique. Ce n’est pas la « peur ou la démotivation » qui ont gagné David, mais une sorte de culpabilité de ne pas y arriver, de perdre patience et de laisser le conflit gagner son rapport à certains élèves. Le bruit, les jets d’objets, l’agitation, les bagarres, les crises de nerf et la violence verbale de certains enfants avaient pris une proportion trop grande dans le quotidien de la classe.

Soutenu par ses collègues, par sa famille et par sa hiérarchie, la réponse aux soucis de David a été collective. Certains élèves perturbateurs ont été changés temporairement de classe et une réflexion globale a été menée. Le constat est assez clair : c’est l’accumulation de carences éducatives qui est à l’origine de ces dysfonctionnements constatés. L’absence de règles à la maison, le fait de prendre les enfants pour des adultes, le manque de présence parentale à la maison, le manque de parole et de discussion, la multiplication des heures passées devant les écrans et jeux, la confrontation très jeune à la pornographie, les problèmes d’hygiène, parfois les violences subies…tous ces éléments cumulés provoquent une insécurité croissante de l’enfant et des difficultés à gérer désirs et frustration qui se manifestent par une multiplication des conflits avec les adultes, d’autant plus dans le cadre scolaire qui entend poser des règles de vie en collectivité. Ce processus de conflictualité scolaire se lit aussi dans les rapports entretenus avec les familles, souvent très distants voire méfiants dans les quartiers populaires avec une mise en question de plus en plus fréquente des décisions du professeur, des sanctions et du travail donné. Tout ceci doublé de problématiques de pauvreté et de frustration, de violences de quartier et de cadre familial qui se complexifie, notamment avec les gardes alternées et les recompositions des couples.

LE BALLON

Face à ces situations, l’école est bien impuissante et ce sont des dispositifs spéciaux qui prennent le relais : c’est parfois l’assistance sociale qui fait le lien avec les familles mais, souvent surchargée d’urgences et entretenant des relations compliquées avec le corps enseignant – de l’aveu même des acteurs du système -, cela reste assez ponctuel. D’autres fois, c’est l’Aide Sociale à l’Enfance qui est saisie et qui impose des mesures éducatives aux familles par l’intermédiaire d’un éducateur spécialisé qui assure un suivi dans les familles et un lien avec les codes de l’école. Plus rarement, c’est l’approche globale qui est choisie par un IEN (inspecteur de l’éducation nationale) qui convoque une équipe éducative pour réfléchir aux problématiques d’un enfant : professeurs, psychologues de secteur, parents, éducateurs et assistance sociale se réunissent en équipe éducative pour trouver des réponses aux dysfonctionnements constatés. C’est de loin le dispositif le plus efficace selon David…mais face aux besoins croissants et au manque de moyens, ce ne sont que les cas les plus « graves » qui suscitent cette réponse institutionnelle. Le reste du temps, le bricolage reste la règle, au détriment de tous les acteurs et surtout de l’enfant.

Car c’est bien une question de moyens, selon David. Les dispositifs, les expérimentations, la pensée théorique, les données, les personnels qualifiés et les volontés existent et montrent leur efficacité lorsqu’elles sont mobilisées. Mais encore faut-il que les politiques et les budgets suivent. Pour David, la scolarisation obligatoire en maternelle, la réduction des effectifs dans les classes, la présence de plus d’adultes dans les écoles, la baisse du temps de travail, le développement des RASED et l’augmentation du nombre d’éducateurs pour accompagner la parentalité seraient des réponses adaptées aux problèmes des enfants et au malaise des professionnels. Malheureusement, ce n’est pas la direction que prend le système éducatif et la baisse de la mobilisation syndicale des jeunes générations de profs, plus tentés par la stabilité de l’emploi dans un marché du travail anxiogène que par la vocation de l’enseignement, ne rassure pas tellement David, très critique aussi envers la formation initiale qui met beaucoup de pression et de contraintes administratives sur les nouveaux professeurs, sommés de relever seuls les défis sociaux de l’école.

Pourtant, David reste optimiste et philosophe. Il se souvient de cet élève sévèrement handicapé avec qui le rapport a été si difficile, parfois violent et qui lui a donné une impression d’échec au bout d’un an de galères et de conflits. Pourtant, quelque temps après, la mère de l’enfant est revenue pour lui témoigner de sa reconnaissance et de l’aide apportée, notamment sur un plan administratif pour la prise en charge du garçon. « Ce sont des années plus tard que l’on comprend que l’on a participé a quelque chose et que nos actes ont été utiles et appréciés, quand on recroise des élèves ou des parents ». Il faut donc une sacrée dose de constance, d’abnégation et de foi pour garder la motivation et avoir confiance dans la relation pédagogique, même si les résultats, la plupart du temps, le professeur ne les verra pas et en sera encore moins souvent remercié.

Images © Copyright 2019 Clarisse Robin, Martin Daguerre, Vanessa Lamorlette-Pingard et YG | Tous droits réservés

 

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